Entretien avec Wendy Bouchard

La jeune journaliste Wendy Bouchard revient sur le débat politique organisé en février à Dijon dans le Train Europe 1 des Municipales. Et sur son parcours de femme reporter, sur les nouveaux enjeux du journalisme, et sa vision de Dijon au fil des rues.

À propos du désistement de François Rebsamen

J’AIME DIJON : Quel est votre sentiment sur le désistement de François Rebsamen, sénateur-maire de Dijon ? Symptomatique d’une peur nouvelle des politiques vis-à-vis des journalistes lorsqu’il leur est demandé des réactions à chaud, en direct et en public ?

WENDY BOUCHARD : François Rebsamen a une longue carrière politique derrière lui, il n’a aucune crainte de ce type d’échange, même si l’exercice peut en effrayer certains. Je le conçois, et je le constate régulièrement au quotidien dans cette émission. Je pencherais pour deux explications. En premier lieu, la volonté de ne pas se perdre en conjectures lors d’un débat, dont il n’était pas la « première victime » de cette défection. En second lieu, de ne pas se retrouver avec des débatteurs, notamment David (Ndlr : David Lanaud du Gray). Cela m’a attristée. Démocratiquement, il est toujours tellement plus intéressant d’avoir une équité, une égalité de parole et un vrai débat, un vrai dialogue entre des candidats qui sont là pour représenter les citoyens. Les citoyens étaient présents, les candidats ne l’étaient pas tous. C’est la première fois que cela arrivait, j’avoue que j’étais très déçue. Je pensais, peut-être par manque de modestie, qu’il viendrait dans cette émission. Parce que c’est Europe 1, parce que c’est une belle radio et parce que c’est une heure d’écoute très intéressante. Je pense que cela a nui à la qualité des échanges, que ce n’était pas représentatif. Il fut très présent malgré son absence, le débat et la discussion en furent un peu dévoyés, ce que je regrette. Il ne craignait probablement pas d’être pris en défaut par les citoyens. Comme certains autres, François Rebsamen est un animal politique. Ils sont régulièrement pris à parti sur les marchés lorsqu’ils sont en campagne. Il doit être habitué à ce genre de choses.

JD : Un citoyen qui intervient a cependant une parole souvent libérée, directe, voire politiquement incorrecte. Pour un homme politique, cet individu lambda n’est-il pas un véritable danger lors d’un débat public donnant la parole à des gens qui ne l’ont jamais ?

WB : Les hommes politiques savent très bien faire avec les journalistes, et nous savons de notre côté jouer un peu avec eux, mais il est vrai que lorsque je les reçois en studio, sur d’autres sujets d’actualité, pas forcément en débat, ils sont un peu désarçonnés par les citoyens qui tiennent le micro et à leurs réponses. J’ai souvenir il y a peu de temps d’un jeune homme assez vindicatif qui n’a pas du tout perdu ses moyens. « Mais arrêtez de me vendre votre soupe, vous ne répondez pas à la question. Je veux une réponse concrète. Vous n’avez rien à me vendre, juste la vérité, juste la réponse. » J’ai trouvé ça très fort, c’est typiquement une attitude, si l’on ne s’appelle pas Jean-Pierre Elkabbach Jean-Jacques Bourdin, ou Jean-Michel Aphatie, que nous journalistes n’arrivons pas à faire. Nous essayons de prendre un certain nombre de pincettes, en précisant « Sans langue de bois, monsieur », mais nous n’arrivons pas à être parfois si persuasifs. En ce sens, il est vrai que c’est nouveau. Les politiques peuvent rencontrer plus de difficulté à exposer leur discours. Ils ont un devoir de vérité et les citoyens ne sont plus dupes de la langue de bois. En général, ils ne la reçoivent pas comme nous pouvons encore la recevoir dans les médias. Je peux me tromper mais encore une fois je ne pense pas que ce soit ce qui a joué dans le fait que François Rebsamen n’aie pas souhaité venir.

JD : Aussi haut placé soit-il politiquement, la notoriété de François Rebsamen est surtout locale. Peut-il avoir craint l’arrivée d’une journaliste de chaîne nationale à Dijon ? 

WB : « Je ne connais pas Dijon, et je vous connais parce que vous êtes l’ami du président », voilà la question que je souhaitais lui poser. Evidemment, cela installe immédiatement un climat qui n’est peut-être pas celui qu’il voit au quotidien. Je ne veux pas préjuger de mes confrères journalistes du Bien Public, qui font leur travail en toute objectivité, mais Europe 1 est un média national qui se déplace avec quasiment un million d’auditeurs à cette heure d’écoute. Pour cette raison, je déplorai son absence et je me suis permise d’insister régulièrement, de le relancer. Peut-être ai-je été à l’antenne trop insistante, on me l’a assez reproché, mais précisément parce que c’est une antenne nationale, que l’on parlait de Dijon une demi heure durant, c’était un débat qui était susceptible d’intéresser la France entière. Avec un personnage de qualité qui est par ailleurs sénateur et qui défend également les intérêts d’une région. Suis-je plus mordante que mes confrères du local ? Ce qui est certain, c’est que ne connaissant pas aussi bien qu’eux ce qui se passe précisément dans le département et dans la commune, j’aurais probablement posé des questions plus nationales auxquelles François Rebsamen est peut-être moins habitué au quotidien.

Pourquoi avoir choisi la ville de Dijon ?

JD : Dijon est une cité relativement paisible, très absente des grands débats nationaux : pourquoi ne pas avoir choisi une ville avec des enjeux économique ou de sécurité plus importants ?

WB : Ou le FN est en train de gagner, ou le PS est en position de perdre, ou l’UMP est en position d’arbitre ou de leader : nous avons choisi dans quatorze villes des stratégies et des situations différentes pour obtenir à chaque fois un relief particulier dans le débat. Il se trouve que Dijon allait être mise sous les feux de l’actualité précisément parce que François Rebsamen était un socialiste dont l’action était plutôt assez bien reconnue, qui n’avait pas l’air de pâtir du désarroi de la majorité, et que c’était l’une des villes où le socialisme était un peu brandi comme une gloire par la majorité en place, considérant que tout ce qui se passe au pouvoir aujourd’hui ne nuit pas en local aux barons du socialisme, en l’occurrence un ami du Président. Pour ces raisons, cela nous intéressait. Vous comprenez bien que lorsque François Rebsamen a décliné l’invitation, le débat perdait une partie de sa saveur. L’intérêt de notre venue tenait à la présence des autres candidats mais également à la sienne, je ne vais pas vous le cacher, mais je ne voulais pas pénaliser les Dijonnais, les Dijonnaises. J’avais pris engagement d’aller dans cette ville, nous avons donc mené le débat.

JD : Comment travaillez-vous la composition du Train Europe 1 des Municipales, notamment la présence de candidats décalés qui se présentent aux élections dans certaines villes ? A Dijon en particulier, pourquoi n’avez-vous pas invité David Lanaud du Gray ?

WB : Je vous arrête. Nous l’avons invité, il était d’ailleurs présent dans le public mais ne souhaitait pas s’installer à la table des candidats. Nous lui avons proposé, il a dit « Non, je ne veux pas que le temps de parole des candidats soit perdu. Je serai là, je participerai. » Je lui ai re-proposé de se mettre à notre table, il ne l’a pas souhaité. Il m’a dit de manière très gentille à la fin « C’est dommage, j’aurais voulu parler plus». Je lui ai répondu qu’il ne fallait pas me le reprocher. « Je vous l’ai proposé depuis Paris, depuis le train, et vous n’avez pas souhaité le faire autrement qu’en prenant le micro dans le public. » David Lanaud du Gray a donc été invité mais n’a pas souhaité être à la table. Nous faisons très attention. Je ne vois pas pourquoi nous ne l’aurions pas convié. Nous étions restés sur un sondage paru trois semaines auparavant dans Dijon l’Hebdo. En l’absence de sondages encore établis dans une ville, nous en lançons un en partenariat avec l’IFOP. Sur cette base, nous choisissons les trois, quatre, cinq candidats les plus représentatifs d’être au second tour ou en tout cas au second tour en position d’arbitrage.

Journalisme + réseaux sociaux = risque de dérapage ?

JD : Les nouvelles pratiques journalistiques : Twitter, Instagram, les réseaux sociaux… peut-on intégrer ces outils dans un débat politique ? Quels risques de dérapage ?

WB : Je fais très attention aux tweets. Une jeune fille travaille avec moi sur les réseaux sociaux, et lance sur ma petite tablette tactile les tweets susceptibles d’être retenus. Certains permettent de donner du relief au débat lorsqu’ils sont un peu provocateurs ou plein d’humour, mais lorsqu’ils contiennent des informations, je ne les lis pas sans les vérifier. Ce serait de la désinformation et non du journalisme. Si je ne peux pas les vérifier en temps réel, je les suggère à l’invité ou à l’interlocuteur pour qu’il l’illustre, le retienne ou pas. Il faut veiller au dosage. Au début, j’étais plutôt encline à en relayer un certain nombre. Je me reposais dessus, me disant c’est vivant, les gens réagissent, nous sommes dans l’instantanéité de la parole. Les auditeurs n’ont pas forcément le temps de prendre leur téléphone et de nous appeler, c’est une manière pour eux de réagir. Je me suis rendu compte que c’était parfois stérile. Nous devons être très vigilants, que l’on ne nous reproche pas de combler un temps d’antenne qui est suffisamment court alors que de nombreuses questions pertinentes et intéressantes sont à livrer. Tout est une question de dosage. Encore une fois, cela permet d’oxygéner la discussion et de donner une autre voix d’expression que le téléphone ou que la question directe en studio.

Que retenez-vous de la ville de Dijon ?

JD : Que retenez-vous de Dijon en dehors du débat politique ? Quelle vision de notre ville peut avoir une journaliste qui ne la connaissait peut-être pas et qui, le temps d’une soirée, d’une matinée, s’est promenée dans ses rues ?

WB : Je me suis promenée la veille au soir. Le matin, une fois au train, je ne bouge plus. Arrivée vers 19h à Dijon, j’ai vu évidemment la ville de nuit, avec l’impression d’une ville assez ouverte et oxygénée. Je retiens en particulier son quartier très haussmannien. Dijon était pour moi une ville à l’image d’Auxerre : beaucoup plus médiévale, beaucoup plus ancienne, et ses quartiers très citadins m’ont frappée. Le tramway, également. Je sais bien qu’il n’y a que deux lignes et que c’est un sujet polémique, mais il fait de Dijon une ville connectée. J’ai dîné sur la place Emile Zola dont on m’avait régulièrement parlé. Il y a pas mal de Dijonnais à la rédaction d’Europe 1, c’est une ville dont nous parlons assez régulièrement et je trouve cette place magnifique. Je me suis dit qu’elle devait être absolument charmante lorsque les beaux jours arrivaient. J’ai mangé à L’Epicerie. Il se trouve que j’aime beaucoup les granges et les fermes, et ce lieu est assez étonnant. J’ai très bien dîné, d’un boeuf bourguignon, j’ai fait couleur locale (rires). J’aime m’imprégner des lieux que je traverse et je me suis baladée pendant deux heures autour de la cathédrale Saint Bénigne. Respirer un petit peu, alors qu’il ne faisait pas chaud, dans la rudesse de l’hiver. J’ai trouvé ce quartier très jeune, très vivant. J’avais jusqu’à présent une image assez tronquée, celle d’une ville plus endormie. J’ai trouvé Dijon plus active, avec ce bémol de n’y avoir passé que deux heures et de ne pas avoir la prétention de connaître quoi que ce soit. Elle m’a parue plus ouverte, plus joyeuse, plus colorée que je ne pouvais l’imaginer. J’y retournerai volontiers puisque mes parents ont une maison à Joigny. J’ai vécu des années les weekends dans l’Yonne, beaucoup plus haut que chez vous. Nous nous sommes toujours dit « C’est quand même dommage. Nous connaissons Auxerre, Sens et Beaune et nous ne connaissons pas Dijon. » J’y retournerai avec eux pour qu’ils se fassent leur propre idée, mais j’ai ressenti une impression très positive de la ville. Agréablement positive.

JD : Suivez-vous les retours presse du train Europe 1?

WB : Oui, bien sûr. J’en ai reçu un qui m’a un peu heurté parce que, si nous n’étions pas associés et n’avions pas de partenariat avec la presse locale, mais une amitié, une fraternité avec le Bien Public, – ils ont réalisé une petite couverture de l’événement -, j’ai vu que Francis Ziegelmeyer, que j’avais fait intervenir sur un sujet sur les déserts médicaux de manière fraternelle, avait trouvé que le débat était stérile, et que François Rebsamen en sortait gagnant. C’est très bien, c’est un journaliste indépendant et la presse est faite pour dire les choses. Il donne son opinion et il informe ses lecteurs. Bien sûr, je lis les commentaires, je reçois tout à fait les critiques. J’ai reçu sur twitter pas mal de critiques positives sur l’émission, mais aussi quelques mails me disant que j’était allée beaucoup trop loin en déplorant l’absence de François Rebsamen, que j’avais été très lourde. J’assume parce que ça venait du fond du coeur et je regrettais son absence non pour des motifs d’affinité politique mais des motifs de réussite de l’émission. On m’a reproché de vouloir un débat sanglant entre les candidats. Quand on me connaît, qui suis assez courtoise, ce n’était pas le cas. J’avais envie de mettre un peu de rythme. A la radio, le rythme est important, et le débat était un peu « plan-plan ». Nous ne parlions pas qu’aux Dijonnais qui étaient dans le train mais à un million de personnes, il fallait mettre de l’aspérité. Je n’étais pas très contente du débat ni de ma prestation personnelle. Peut-être était-ce lié au climat un peu bancal que nous avions en héritage. Je lis en général ce qui suit. C’est logique, comme un service après-vente : qu’en ont pensé les auditeurs ? Je n’ai pas eu que des critiques positives et cela m’encourage à faire mieux la prochaine fois.

JD : Votre parcours personnel ? Le choix des médias radio et télévision : une vocation remontant à l’enfance, un hasard universitaire, ou la fréquentation des grands auteurs et documentaristes ?

WB : Un peu de tout ça. Sans avoir eu la vocation de journaliste je souhaitais mieux comprendre le monde dans lequel je vivais et être utile à mes concitoyens. Je vous avoue avoir pas mal hésité avec une « carrière politique » : je voulais entrer dans la haute fonction publique et devenir un serviteur de l’Etat, de manière très noble. En réalité, je suis une fille d’action. Curieuse, j’ai envie de rencontrer les gens. J’ai mis du temps à comprendre que le journalisme pouvait être mon univers et mon métier de prédilection, je ne me sentais pas assez mûre ni en phase avec mon époque. J’ai donc fait des études assez longues, en me perdant parfois, ce qui n’est pas dramatique mais plus long que la norme, entre l’histoire, Sciences Po et l’école de journalisme. J’ai beaucoup lu également, je voulais mieux comprendre ce qui m’entourait. Mes études terminées, me sentant plus mature, un déclic s’est produit. Je ne saurais trop l’expliquer. J’étais en école de journalisme, je suis entrée à Europe 1 par une bourse où j’ai découvert que j’étais à la place qui me convenait. Pour reprendre une expression, de Françoise Giroud, que j’aimais beaucoup, c’était un métier où l’on était au coeur des choses. Et ça m’a plu. Ma vocation est née à 26 ans, très tardivement, mais je devais l’avoir quelque part au fond de moi. J’ai toujours aimé écrire, j’ai toujours aimé lire, j’ai toujours aimé la transmission et j’ai une notion de mon métier très noble. Sans prétention, je me dis que nous sommes un peu missionnaires. Nous sommes entre l’information et le public, et si nous pouvons être les plus clairs et les plus pédagogues possible pour lui faire mieux comprendre ce qui l’entoure, nous avons réussi. C’est ce que je m’emploie à faire le midi. Ce n’est pas toujours simple, mais c’est ce que j’aime faire.

JD : Le journalisme peut-il avoir une influence sur le réel et modifier positivement le cours des choses ? 

WB : Je le pense, et je pense que le journalisme peut exercer également une influence négative. Livrer une information pré-mâchée, non analysée, sans distance, rabougrit un peu les esprits. On peut donner à entendre l’information, à la voir, à la lire, avec une haute idée de ce que l’on fait. Il faut que le travail soit là, que le journaliste fasse un vrai travail d’investigation. Je ne vais pas jusqu’à dire que l’on va acculturer les publics mais on peut élever le niveau et l’idée intellectuelle que l’on se fait des choses. Je rencontre des citoyens au quotidien et constate qu’ils ne sont dupes absolument de rien, qu’ils sont très informés, surinformés voire plus informés que nous, et qu’ils demandent que l’information soit maniée avec précaution. Je les rencontre depuis deux ans, dans le cadre d’une émission qui s’appelait Le Forum citoyen, le dimanche soir, et dans la cadre de celle-ci (NDLR : Europe 1 Midi – Votre Journal, du lundi au vendredi, 12h30 – 14h). L’’information que je donne n’est pas désincarnée puisqu’elle tombe directement dans l’oreille des gens qui sont en face de moi au quotidien. Je vois bien leurs réactions, ce qui ne leur plaît pas dans les médias, la course aux gros titres, aux petites phrases, les informations que l’on tire dans tous les sens parce que l’on est un peu en manque d’inspiration. Je sens tout ça. Ils sont très intelligents, très curieux et notre métier peut aussi faire des ravages lorsqu’il n’est pas bien fait.

JD : La France se classe 39ème du classement mondial Reporters sans frontières sur la liberté de la presse 2014. Elle était 19ème en 2004. Les citoyens n’ont-ils pas l’impression que c’est sur les réseaux sociaux que l’on trouve désormais une parole libre, avec les dégâts éventuels qu’elle peut faire, et que vous, journalistes, en êtes privés, courant le risque des procès ?

WB : C’est une vaste question. En direct notamment, nous faisons vraiment attention à tout ce que nous disons. Le rôle des réseaux sociaux peut aussi se révéler négatif à notre corps défendant. Il suffit que l’on fasse un dérapage en direct sur une radio ou sur une télévision pour que ça se retrouve sur Twitter, et ils en font un pataquès. Je ne pense pas que notre liberté soit dans nos propos. La liberté d’un journaliste aujourd’hui est dans la forme, dans la manière moderne de donner corps à l’information. Quelle émission créons-nous, comment nous la menons. C’est dans le choix des sujets choisis, mis à l’antenne, que l’on prend des risques. Je fais une émission télévisée, Zone Interdite. Lorsque nous choisissons de mener une enquête un an durant sur la maltraitance des enfants handicapés dans les centres spécialisés, c’est un choix audacieux qui sans doute fera moins d’audience qu’un magazine récurrent sur la police ou sur les travaux dans la maison, mais nous savons que ce sera quelque chose de très fort. J’assume ce parti pris et nous avons eu raison de l’assumer puisque ça a marché, que ça a cassé les codes et fait intervenir les autorités. J’étais fière de ce sujet-là. Cette liberté, elle existe. Dans les faits, dans le choix des sujets et dans la manière de les démontrer. Il y a des « grandes gueules » et tant mieux si nous avons des hommes et des femmes dont la personnalité dépasse les propos, mais un journaliste ne doit pas forcément être ainsi. Si je ne peux pas exactement dire ce que je pense à l’antenne, heureusement, à la limite, parce que ce n’est pas mon rôle. En revanche, si je peux traiter un sujet de la manière que je souhaite, alors je suis libre et mes patrons me font confiance. C’est en général ce qui se passe.

JD : Votre liberté ne dépend-elle pas d’aspects économiques ? N’avez-vous pas la chance d’avoir des financements qui vous permettent de mener des enquêtes au long cours ? Zone interdite est-elle ainsi une exception dans le paysage français et l’immédiateté de l’information ne met-elle pas en difficulté la profession de journaliste ?

WB : Nous sommes encore, avec Zone interdite, comme avec Complément d’enquête ou Envoyé spécial, dans trois formats d’émissions qui peuvent capitaliser une équipe pendant un an sur un sujet. C’est un luxe et j’en suis absolument consciente. C’est dans le même temps un gage de qualité et d’information que l’on ne trouve pas sur les chaînes de la TNT. J’espère que les téléspectateurs le sentent, et ils le sentent, puisque nous ne faisons pas les mêmes audiences. Aujourd’hui, nous sommes « menacés » par les chaînes d’info en continu qui fondent leur existence sur un flux continu d’informations. Ce flux est important parce qu’il nous permet de garder le fil de l’information, mais il l’aplanit également, il ne la hiérarchise plus. J’avais à l’époque été sidérée par le traitement des papas qui réclamaient la garde de leurs enfants et qui se perchaient sur les grues. Je voyais que minute après minute, pour ne pas dire seconde après seconde, nous en suivions la triste épopée : certes c’est un fait de société, mais comment a-t’on pu tenir l’antenne pendant des heures en filmant ces pères, en racontant qu’ils avaient fait trois mètres sur la grue, ce qu’ils mangeaient là-haut ?… Nous avions atteint le degré zéro du journalisme. On nous montre quelque chose sans aucune analyse derrière. Une fois que vous avez répondu à trois questions avec trois spécialistes qui ne connaissent pas grand-chose, que fait-on ? Que faisons-nous à l’information ? Autant je trouve que la télé d’info continue a des vertus, autant je trouve qu’avec le peu de moyens parfois que l’on met sur place pour comprendre les choses, avec ces télévisions, on risque de faire très mal à la profession de journaliste. Nous sommes dans deux temps complètement opposés, entre le temps d’investigation très long de Zone interdite par exemple, sur un an, et le temps immédiat de la lecture de l’information, qui en est parfois le degré zéro. Voilà ce qui me fait un peu peur dans notre métier.

Femme et journaliste

JD : Femme reporter : un atout, ou au contraire vous demande-t’on de faire encore plus vos preuves, d’être encore plus tenace que les hommes pour être prise au sérieux ?

WB : J’ai 33 ans et je n’ai pas d’enfant. Tout ce que j’ai fait ces sept dernières années à Europe 1, c’était par passion pour mon métier. Jamais je n’ai compté les heures que je faisais dans ma journée. J’ai toujours été là pour remplacer pendant les vacances, les soirées, je faisais tous les formats possibles et imaginables parce que j’aimais ça, parce que j’avais envie d’apprendre. Lorsqu’on débute, on est tout de même très mal payée et ce sont en réalité des métiers assez précaire. Je ne sais pas si c’est parce que je suis une femme que j’ai déployé autant d’exigence, à faire beaucoup de sacrifices parce que j’avais envie de connaître le métier. Ce qui est sûr, c’est que je constate, sept ans après, que j’ai eu raison de le faire, de mettre peut-être provisoirement ma vie personnelle de côté. Si j’avais un enfant aujourd’hui, j’aurais beaucoup de mal à conjuguer tout ce que je fais, peut-être même à être à la tête d’une émission d’information quotidienne. Je n’ai je pense jamais bénéficié parce que je suis une femme d’un traitement ni préférentiel, ni contraignant, et je suis très opposée à la loi sur la parité qui remet en question la compétence même de la femme. Oui, j’ai dû travailler beaucoup, sans le dire et sans que mes patrons jamais ne le demandent. Je l’ai accepté parce que cet accord tacite-là, qui n’est jamais dit, est accepté de part et d’autre. Je n’ai jamais été victime de misogynie, de machisme dans mon métier. Je pense que c’est propre à Europe 1, mais je ne l’ai pas vécu non plus à la télévision. Avec un petit bémol : lorsque vous arrivez à la télé, on essaye d’abord de voir de qui vous êtes proche, pour savoir si vous avez été pistonnée, on essaye de comprendre votre parcours, puis, lorsque vous commencez à dire que vous avez bossé et qu’il y a un parcours derrière, on imagine qu’éventuellement vous pouvez faire le métier pour vos qualités. Ca ne m’a pas empêchée de ne pas y faire attention.

JD : Imaginez une jeune femme qui vous écoute à la radio, vous voit à la télévision et se dit « Un jour, j’aimerais faire comme elle. » Le métier de journaliste fait encore rêver. Dans les films, dans les romans…

WB : C’est drôle, à Dijon encore, à la fin de l’émission, une vingtaine de jeunes sont venus me voir, m’apportant leur lettre de motivation pour un stage. Ce métier fait rêver. Mais si je leur dis que c’est un métier magnifique de curiosité, qui éveille chaque jour l’intérêt que vous portez à la vie, à tout ce qui vous entoure, de l’économie au sport, de la culture à la finance, c’est un métier très difficile où les places sont très chères. Ne vous faites pas d’illusions, n’ayez pas de fantasmes sur ce métier-là. J’ai l’impression que pour ces jeunes, journaliste est un métier sans en être un. On ne sait pas trop quoi faire exactement, donc on en rêve, que l’on aime le commentaire de foot, la présentation d’émissions de télé-réalité, jusqu’au JT. Les journalistes sont un peu pour certains les nouvelles stars de la télé, mais c’est terriblement faux. Je leur dis qu’aujourd’hui, vous ne pouvez pas réussir sans beaucoup de travail et sans suivre une école de journalisme qui vous aiguillera vers une rédaction, quelle qu’elle soit, de presse régionale, de radio locale, associative. Toutes les expériences dans ce métier sont merveilleuses à prendre et ne soyez jamais condescendants avec ce que l’on vous propose. Ensuite, accrochez-vous. La plupart de mes amis qui ont fait ce métier en sont sortis. Il est très difficile de trouver une place assez payée, qui ne soit pas trop précaire, mais je trouve magnifique que ce métier fasse autant rêver aujourd’hui. Si l’on fait attention à se départir des fantasmes. Lorsque je reçois des jeunes à l’émission qui me disent « On n’écoutait pas la radio, on n’écoutait pas l’info mais maintenant on aime bien, on va suivre », et que je gagne trois jeunes chaque semaine, cela signifie que le flambeau de l’information se transmet. Nous devons avoir l’exigence de cette mission parce qu’un jeune de gagné, c’est un auditeur de gagné, un jeune qui peut-être écoutera la radio ou la télévision toute sa vie et de manière intelligente. Le relais se transmet, mais avec toute la retenue et la réserve que l’on peut avoir également sur l’avenir du métier de journaliste.